Conscience esclave nègre

Quand j’étais gamin j’ai appris le mot « esclavage » à l’école dans le cours de français. C’était un mot comme tous les autres. Esclavage, nom masculin. Jeune adolescent, les cours d’histoire m’ont appris que l’esclavage des noirs africains est un fait historique. On nous a parlé de la fameuse traite internationale des nègres. Mais l’histoire écrite par les européens nous apprenait aussi comment d’autres européens se sont insurgés contre l’esclavage et l’ont finalement aboli. On apprenait par cœur que le 27 avril 1848 Victor Schœlcher « abolit » l’esclavage. Tout cela relevait du cours d’histoire. Pour réussir aux examens on était prêt à croire à tout. Dans les cours de littérature africaine on nous a gonflés de négritude. On aimait bien lire ces auteurs africains. On était fier des valeurs africaines. Qui pourrait oublier « Afrique, mon Afrique » de Birago Diop ! Dans les villages de mes parents, l’esclavage n’était pas dans la mémoire collective du peuple. On n’en avait aucun sentiment particulier ! Certains n’avaient jamais vu ou même entendu parler de « blancs ».

Devenu adulte, j’ai traversé l’océan atlantique. Aux USA j’ai rencontré des black americans dont j’avais entendu parler : grands musiciens et sportifs ! Un dimanche, notre groupe de Fulbrighters assiste à un culte protestant d’une banlieue black de Philadelphie, dans une église connu pour sa lutte pour les blacks. Là, ma conscience s’est éveillée pour la première fois, à la réalité de la conscience esclave nègre. La liturgie, la prêche, les chants, les prières, tout est chargé d’un exode vécu et/ou désiré, d’un passage encore difficile de l’esclavage à la liberté. Le lieu vibre d’une histoire, l’histoire de l’esclavage version black, histoire transmise de génération en génération. Pour la première fois j’ai eu une perception de ce que fut l’esclavage pour ceux qui l’ont « vécu ». A Hartford, Connecticut, où j’ai vécu environ deux mois j’ai eu le temps d’écouter l’autre histoire de l’esclavage. J’ai frissonné !

De retour dans ma belle Afrique, j’étais bien occupé avec l’évangélisation des africains. Le mot esclavage me ramenait encore à mes cours d’histoire avec une vague mémoire de ma rencontre avec des descendants d’esclaves aux USA.

Quatre ans plus tard je reviens sur le continent américain mais cette fois-ci au sud, au Brésil. Et là je frissonne car ici les nègres sont toujours en train de lutter pour l’abolition de l’esclavage: « La lutte pour la liberté des nègres brésiliens n’a jamais cessée » (A luta pela liberdade dos negros brasileiros jamais cessou) affirme la ministre Matilde Ribeiro, chargée des Politiques de Promotion de l’Egalité Raciale. L’esclavage n’est pas un substantif masculin. L’esclavage n’est pas un fait historique ‘malheureux’. Ici, l’esclavage est un système philosophique, politique, économique et social. L’esclavage est une mentalidade, mentalité, une consciência, conscience. Les études impressionnantes de l’anthropologue Roberto DaMatta dans son livre « Jeitinho brasileiro », et du sociologue Carlos Almeida, « A cabeça do Brasileiro », le démontrent. La vie du negro brésilien le révèle. Le negro brésilien est toujours esclave et il continue son combat pour l’abolition de la conscience esclave. Il ne s’agit pas d’esclavage moderne. Il s’agit de l’esclavage tout court.

La traite négrière fut abolit par les descendants de ceux qui l’ont initié. Ils ne l’ont pas fait parce qu’ils se sont éveillés à une nouvelle conscience de la liberté, de l’égalité et de la fraternité entre les hommes. Ce n’est pas non plus l’évangile de Jésus Christ qui a provoqué l’abolition. Ils ont simplement trouvé d’autres manières plus subtiles de capitaliser les hommes. L’esclavage n’a jamais été abolit. Le traitement du brésilien noir comme esclave et la conception du negro comme être inferieur naturellement réductible à l’esclavage continuent. L’esclavage continue aussi parce que l’esclavage, selon le Larousse, c’est « Fait pour un groupe social d’être soumis à un régime économique et politique qui le prive de toute liberté, le contraint à exercer les fonctions économiques les plus pénibles sans autre contrepartie que le logement et la nourriture. »

L’Eglise quant à elle continue de célébrer avec grande dévotion l’exode lointain du peuple d’Israël, son passage mythique de l’esclavage à la liberté. Une histoire religieuse qui a le pouvoir de provoquer les plus grandes conversions dans l’homme. Hélas elle n’a pas encore réussit à faire faire aux nègres de l’Amérique Latine ce passage de l’esclavage à la liberté. Ici nous vivons le Negro Drama que chante le groupe de rappeurs nègres, Racionais’ MCS, de la banlieue de Sao Paulo. Ici « Jésus pleure » chantent-ils. Le peuple n’attend pas d’abolitionniste dont l’histoire perpétuera la mémoire. La fin de l’esclavage sera le fruit du combat des esclaves eux-mêmes, du movimento negro.

L’esclave a son histoire, l’autre histoire, non pas celle de l’abolition, mais celle de l’abomination, non pas celle de la liberté, mais celle de la servitude, non pas celle de la résignation pieuse à la volonté de Dieu mais celle de la lutte pieuse pour la liberté. La mission du movimento negro au Brésil est en définitif de faire faire à l’homme brésilien, branco, negro, misturado, un exode, le passage d’une conscience esclave à une conscience libre, l’éveil à une nouvelle conscience de l’homme, l’homme libre, l’homme « imago dei », image du Dieu vivant. Quand qu’il y aura des hommes, quelle que soit la couleur de leur peau, qui croiront en la liberté, la conscience esclave disparaîtra.

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