« Le Vodun est en moi »

Du 24 juin au 20 juillet 2012, j’ai séjourné au Bénin et au Nigéria pour une expérience de prospection dans la Religion Traditionnelle Africaine. Au Bénin, j’ai été à Cotonou, Ouidah et ses environs, Lokossa, Azove. Au Nigéria, j’ai été à Ibadan, Itassa, Ijoo, IwereleIwe, Nganna, Ojoo. J’ai eu le temps de parler assez longuement avec les prêtres du vodun du Python, le vodun Thronc, l’orisha Ogun, l’orisha Oro, l’orisha Ara, l’orisha Shango. J’ai aussi rencontré des catholiques, laïcs et prêtres, qui vivent dans la réalité fortement marquée par ces religions traditionnelles. Je vous livre un résumé de mon expérience.

La réalité

Ces religions traditionnelles sont encore pratiquées. Le culte au vodun (se prononce ‘vodou’ mais s’écrit avec le n final ; de même on écrit Gantin mais on dit Ganti) ou orisha est assez régulier. Au temple du vodun Thronc, le culte est tous les dimanches. Au temple du vodun du python c’est chaque cinq jours. Certains cultes sont annuels. On parle alors de festival, par exemple le festival de orisha Oro au Nigeria. Les prêtres de ces religions ont une pratique assez régulière. Ce qui est beaucoup plus commun ce sont les demandes de faveurs à la divinité. Cela se fait à n’importe quel moment. Les temples ou shrine, appelés « couvent » au Bénin n’abondent pas à tous les coins des rues comme en Inde. Ces lieux de cultes sont assez simples et « cachés ». Le temple du vodun Thronc à Cotonou est de style « église » mais en général les temples sont des constructions modestes, simples ou souvent c’est un coin emménagé dans la cour ou dans la maison. Certains initiés, les vodunsi, ont la divinité chez eux à la maison. Dans les villes comme Cotonou on ne voit pas beaucoup de lieux de cultes vodun. Les lieux de cultes sont plus nombreux et plus visible dans les villages. Au Bénin comme au Nigéria ces religions traditionnelles fait l’objet d’étude, de réflexion, de recherche, à l’université comme dans les grands séminaires. Les prêtres traditionnels que j’ai rencontrés reconnaissent que ces religions ont perdu beaucoup de leur influence sur les personnes. Ce qui intéresse beaucoup de gens, les chrétiens inclus, ce sont les « médicaments » ou les solutions que ces cultes apportent aux problèmes de l’Homme. Il y a plusieurs raisons à ce déclin d’influence : une condition de vie meilleure, le progrès dans la lutte et la prévention des maladies, l’éducation occidentale qui a désacralisé ou de-spiritualisé la nature, les mouvements de personnes qui produisent une perte de contact avec le milieu naturel de la pratique de la religion, le succès des religions importées (Christianisme, Islam…) qui a

diabolisé les autres religions. Néanmoins au triomphe apparent des religions « importées » ces religions traditionnelles répondent par une résilience remarquable. Leur force c’est qu’elles sont un élément constitutif de la culture. C’est d’abord un culte familial, clanique, tribal. Ces cultes sont aussi liés à un milieu naturel précis. En une phrase, « le vodun est en moi ». On nait adepte de tel vodun ou tel orisha même si on doit suivre une initiation pour accéder au « fond ». Un étranger peut tout de même devenir membre d’une de ces religions par un processus d’initiation mais il restera toujours étranger.

Ce qui est positif dans ces religions

La simplicité des lieux de cultes, leur côté vieux, « sale », est impressionnant et indique que la religion est vécue avant tout de façon très intérieure. Ce qui est intérieur n’a pas besoin de structures extérieures. Ces religions font preuve d’une ouverture, tolérance, hospitalité remarquable. En aucun moment je n’ai senti une hostilité envers le christianisme ou envers ma personne. Mieux, tout le monde peut demander des faveurs à la divinité, sans forcement être membre de la religion. Les vodun et orisha acceptent la cohabitation avec d’autres pratiques religieuses. Ils sont pluralistes naturellement. A Ouidah, c’est le vodun du Python qui a offert l’hospitalité aux missionnaires catholiques. Voilà pourquoi la basilique catholique de Ouidah est construite en face du Temple des Pythons. Tous les prêtres traditionnels que nous avons visités s’accordent à dire que la divinité, le vodun, ou l’orisha est simplement une force, une puissance. Le vodun peut faire du bien comme il peut faire du mal. C’est l’homme qui possède un cœur rempli de méchanceté et qui demande à cette force tranquille de faire du mal. Tout mal demandé sur la base d’un mensonge, tout mal fait à un innocent, se retourne toujours contre celui qui a commandé ce mal, affirme les prêtres traditionnels. Ogun est le vodun ou orisha du fer. Ce qu’il déteste le plus c’est le mensonge. La vérité est sa valeur essentielle. Ogun détecte le mensonge et il est sans merci pour le menteur, le faux, le trompeur. Le prêtre d’Ogun à Ijoo est un catholique convaincu. Il ne pouvait pas refuser d’être le prêtre d’Ogun car c’est une question de famille. Il réconcilie Ogun et le Christ au niveau de la vérité. Les deux l’aident à vivre une vie intègre.

Ces religions traditionnelles sont exigeantes sur le plan vie intègre. On les présente comme des religions qui inculquent la peur dans l’homme. Oui, me répond les prêtres. On ne badine pas avec la divinité. Si tu te lies à elle pour lui demander des faveurs, elle te répondra et elle exigera de toi une certaine façon de vivre. Si tu n’en es pas fidèle, la divinité te punira pour cela. Ogun, Ara, Oro… ne sont pas des jouets. Les catholiques, prêtres et laïcs, trouvent de positif dans ces religions la conviction, la foi des adeptes. Ils croient en ce qu’ils font. Certains trouvent leurs solutions aux souffrances de l’homme efficaces. J’ai assisté personnellement à la guérison d’une dame dans le temple du vodun Thronc. Elle n’était pas membre de la religion. Après avoir cherché en vain la guérison partout ailleurs on l’a finalement porté au couvent du Thronc. Elle est retournée sur ses deux pieds. Le « médicament » a marché. On entend souvent cette expression « ça marche ». Le prêtre du vodun Thronc m’a revelé que des pasteurs et des prêtres catholiques lui demandent de leur préparer un médicament pour que « ça marche aussi dans leurs églises ». Quand je lui ai dit que nous aussi nous avons des prières de guérisons dans le christianisme, il s’est excité : « La prière ne guérit pas ». Je réplique : « Mais vous avez guérit cette dame par votre prière. » il répond : « Non ! Ce n’est pas la prière qui l’a guéri, c’est le médicament. J’ai préparé un

médicament que j’ai mis sur elle. C’est le médicament qui guérit. J’ai préparé ce médicament avec de l’eau, des plantes, de la poudre et j’ai chargé le tout avec la puissance du vodun par les incantations rituelles. C’est le médicament chargé de la puissance du vodun qui guérit. La prière simple sur quelqu’un ne peut pas guérir. J’ai donné des médicaments à des pasteurs et des prêtres catholiques pour qu’ils guérissent les gens avec cela. » J’ai rencontré le Père Barthelemy Tchawalassou qui s’est intéressé justement à ces médicaments « efficaces » des prêtres vodun. Il en a fait une thèse à l’Institut Catholique de l’Afrique de l’Ouest. Il a été initié aux secrets de la fabrication mystique des médicaments. Lui aussi fabrique des médicaments comme les prêtres vodun. Mais en lieu et place des incantations vodun il fait des prières chrétiennes. Ses médicaments marchent aussi !

L’attitude de l’Eglise catholique

Les prêtres que j’ai rencontrés ne semblent pas être défiés par les vodun et orisha. Ils sont bien occupés à prendre soin de leurs Chrétiens. De plus les questions de développement, de paix et de justice sociales préoccupent actuellement beaucoup plus que le fait religieux. Au Nigeria, le prêtre avec qui j’ai vécu à Itassa a plusieurs fois défié les prêtres traditionnels. Ce qui a installé un rapport de force et de respect entre eux. Ils le croient aussi puissant qu’eux. Au Bénin, les prêtres que j’ai rencontrés, sauf un, sont assez négatifs vis-à-vis des cultes vodun. Par contre les séminaristes, prêtres, incluent dans les réflexions théologiques la réalité de ces religions traditionnelles. En parcourant rapidement des articles, mémoires, thèses, on se rend compte qu’ils opèrent une certaine dissociation entre la religion vodun ou orisha et la culture du lieu. Ce qui les intéresse le plus c’est l’anthropologie, la cosmologie, et la philosophie traditionnelles. Ce n’est pas tant l’aspect cultuel, rituel. Beaucoup de leurs réflexions sont construites autour de l’étude d’un élément (anthropologique, cosmologique, idéologique) de la culture et ses implications pour la théologie chrétienne. Mais le religio, le culte, n’est pas vraiment étudié à fond. Seul le Père Tchawalassou, le vodunon Chrétien, a osé christianiser la fabrication exotérique de médicaments des vodunons. Au Bénin, on parle de certains prêtres catholiques, et même d’un évêque, qui possédaient des pouvoirs surnaturels qu’ils auraient acquis des pratiques vodun ou franc-maçonnes. Ils ont été démasqués et suspendus. Au Nigeria, je n’ai pas entendu parler de prêtres catholiques pratiquant des rites traditionnels pour recevoir quelques pouvoirs. Par contre, j’ai vu plutôt un complexe de supériorité ou un certain esprit triomphaliste: « on les a vaincus…ils ne sont rien…la pratique est en baisse…elle subsiste seulement parce que c’est familial… aucun jeune ne les pratique… elles disparaîtront avec les vieux qui meurent… » Je n’ai pas eu connaissance d’un texte général officiel des conférences épiscopales du Bénin et du Nigéria sur l’attitude « officielle » que les chrétiens doivent adopter vis-à-vis des religions du vodun et orisha. Les évêques en parlent tout de même dans leurs lettres ou message aux fidèles.

Conclusion

L’expérience de découverte des religions traditionnelles africaines n’a pas été sans difficulté. Habitué à la réalité de l’islam et à la relation entre l’islam et le christianisme le passage à la religion traditionnelle africaine n’a pas été facile. Le temps n’a pas été très propice aux mouvements car c’était la saison pluvieuse. Les vodun m’ont accueilli à Cotonou avec une pluie torrentielle. Mes précieux accompagnateurs (et traducteurs) catholiques étaient souvent réticents à faire certaines expérience comme par exemple mettre un python au cou. Je me sentais alors limité à expérimenter certaines pratiques pour ne pas scandaliser mon accompagnateur. En général ce fût une expérience de découverte avec émerveillement et surprise. Je réalise que le vodun n’était pas si loin de moi que ça. Le vodun est en moi.

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