L’Eglise et les Afro-américains

La réalité « afro » en Amérique Latine n’est pas du romantisme ou de la récupération irréaliste d’un passé perdu. Les afro-américains font l’objet d’une attention particulière de la part de l’Eglise. Les évêques ont définit les orientations de la mission envers les afro-américains lors de la Ve conférence des évêques de l’Amérique Latine et des Caraïbes. Nous essaierons dans cet article de synthétiser la réflexion des évêques sur les afro-américains telle que présentée dans le document conclusive de leur conférence, le Document de Aparecida.

Les évêques de l’Amérique Latine et des Caraïbes commencent par affirmer que les afro-américains ne sont pas des étrangers. Ils font partie de la réalité sociale et culturelle complexe de l’Amérique Latine et des Caraïbes : « il existe dans notre région des cultures différentes, indigènes, afro-américaines, métis, rurales, urbaines et suburbaines » (56). Les afro-américains constituent une racine du continent. Les évêques rappellent leur origine dans cette région : « ils furent arrachés de l’Afrique et transportés comme esclaves » (88). Aujourd’hui les évêques voient une société sud-américaine plus métissée dont la base sociale et culturelle est formée des peuples indigènes, africains et européens avec leurs cultures respectives (88). Selon les évêques « la culture métis, qui est la plus répandu chez beaucoup de peuples de la région, a cherché au milieu des contradictions, à synthétiser, au long de l’histoire, ces multiples sources culturelles originaires, facilitant le dialogue des visions du monde respectives et permettant leur convergence dans une histoire partagée. » (56) Les évêques voient la particularité des afro-américains en ces termes : « les afro-américains se caractérisent, entre autres éléments, par l’expression corporelle, l’enracinement familial et le sens de Dieu » (56)

Quelle est la situation sociale des afro-américains dans la région ? Les évêques les incluent parmi « ceux qui souffrent » (65), « les exclus » (402), « les vulnérables » (554). Les évêques décrivent même la souffrance des afro-américains : ils ne sont pas traités avec dignité et égalités de conditions (65) ; « la société tend à les rabaisser, méconnaissant le pourquoi de leurs différences. Leur situation social est marquée par l’exclusion et la pauvreté » (89) ; « les peuples indigènes et afros sont menacés dans leur existence physique, culturelle et spirituelle, dans leurs modes de vie, dans leurs identités, dans leur diversité ; dans leurs territoires et projets » (90). Les évêques rappellent l’histoire douloureuse des afro-américains : « L’histoire des Afro-Américains a été marquée par une exclusion sociale, économique, politique et raciale en particulier là où l’identité ethnique est un facteur de subordination sociale. » (96). Dans beaucoup de pays aujourd’hui la loi garantit l’égalité sociale. Mais la réalité est que « Actuellement, ils sont victimes de discrimination dans l’insertion du travail, dans la qualité et le contenu de formation scolaire, dans les relations de tous les jours et, de plus, il y a un processus de dissimulation systématique de leurs valeurs, histoire, culture et expressions religieuses. Dans certains cas, demeurent encore une mentalité et un certain regard de moins de respect pour les communautés indigènes et afro-américaines. » (96) Selon les Evêques de l’Amérique Latine et des Caraïbes, les afro-américains souffrent essentiellement de la discrimination, du racisme et du manque d’éducation (533). Ils ne trouvent pas toujours l’espace et le soutien pour exprimer la richesse et la sagesse de leur identité (554).

Les afro-américains ne se résignent pas à leur situation. Ils luttent. Les évêques reconnaissent que «La réalité latino-américaine compte des communautés afro-américaines vivantes qui participent activement et de manière créative à la construction de ce continent. » (97) Ces communautés s’organisent en mouvements pour « la récupération des identités, des droits des citoyens » (97), et pour la lutte contre le racisme. Ils forment des groupes qui proposent une économie alternative dite économie solidaire. Ces groupes « font des femmes et des hommes nègres, sujets constructeurs de leur histoire et d’une nouvelle histoire qui est en train de se dessiner de nos jours en Amérique latine et dans les Caraïbes » (97). Il ne s’agit pas d’une lutte ou d’une affirmation violente. « Cette nouvelle réalité est basée sur les relations interculturelles où la diversité ne signifie pas menace, ne justifie pas hiérarchies de pouvoir sur les autres, mais plutôt un dialogue à partir de différentes visions culturelles, de célébrations, de interrelation et de renouvellement de l’espérance. » (97) L’Eglise remercie Dieu pour le fait que les groupes marginalisés comme les afro-américains acquièrent la capacité d’être de vrais protagonistes de transformation (128).

L’Eglise de l’Amérique latine et des caraïbes accueille la présence des afro-américains en son sein comme un « kairós» et une « Pentecôte ecclésiale nouvelle » (91). Ils enrichissent l’Eglise Catholique de deux manières. D’abord ils aident l’Eglise à « approfondir la rencontre de l’Eglise avec ces secteurs humains qui revendiquent la reconnaissance pleine de leurs droits individuels et collectifs » (91). Deuxièmement ils invitent l’Eglise à « prendre en considération dans sa catholicité leur vision du monde, leurs valeurs et leurs identités particulières, pour pouvoir vivre une nouvelle pentecôte ecclésiale » (91). Les évêques énumèrent ces valeurs : « l’ouverture à l’action de Dieu par les fruits de la terre, le caractère sacrée de la vie humaine, la valorisation de la famille, le sens de la solidarité et de la coresponsabilité dans le travail commun, l’importance du cultuel, la foi dans une vie dans l’au-delà » (91). La reconnaissance des afro-américains est un défi pour l’Eglise qui se sent interpellé à « vivre le vrai amour de Dieu et du prochain » (532)

Les évêques veulent « avec une attention spéciale, et en continuité avec les Conférences Générales antérieures, fixer leur regard sur les visages des nouveaux exclus » (402). Ils citent notamment les afro-américains parmi ces exclus (402). Ce regard signifie une action évangélisatrice, des efforts pastoraux : promouvoir le respect et la reconnaissance des afro-américains (89) ; accompagner les indigènes et les afro-américains dans les luttes pour leurs droits légitimes (89); stimuler la participation des afro-américains à la vie ecclésiale (94) ; promouvoir un processus d’inculturation discerné à la lumière du magistère (94); mettre à la disposition des traductions catholiques de la bible et des textes liturgiques dans les langues de ces peuples (94) ; promouvoir davantage les vocations et les ministres ordonnés venant de ces cultures (94) ; décoloniser les mentalités (96) ; promouvoir la connaissance et la récupération de la mémoire historique des afro-américains (96) ; fortifier les espaces de relations interculturelles (96) ; faire des efforts pour inculturer la liturgie chez les peuples indigènes et afro-américains (99) ; accueillir et accompagner les personnes exclus dans leurs sphères respectives (402) ; « écouter la clameur, souvent silencieuse, des femmes qui sont soumises à plusieurs formes d’exclusion et de violence sous toutes ses formes et dans toutes les étapes de leurs vies. Parmi elles, les femmes pauvres, indigènes et afro-américaines qui souffrent une double marginalisation » (454) ; faire en sorte que toutes les femmes puissent participer pleinement à la vie ecclésiale, familiale, culturelle, sociale et économique, créant des espaces et des structures qui favorisent une meilleur inclusion (454) ; promouvoir la connaissance des valeurs culturelles, l’histoire et les traditions des afro-américains (532) ; entrer en dialogue fraternel et respectueux avec les afro-américains (532) ; « se faire solidaire des afro-américains dans leur revendications pour la défense de leurs territoires, dans l’affirmation de leurs droits, la citoyenneté, leurs propres projets de développement et conscience de nègre» (533) ; soutenir le dialogue entre culture nègre et foi chrétienne (533) ; encourager la participation active des afro-américains aux actions pastorales de nos églises et du CELAM. » (533) L’Eglise de l’Amérique Latine ne minimise pas le passé douloureux mais elle souhaite que ce passé ne paralyse pas les afro-américains : « l’Eglise, avec sa prédication, sa vie sacramentelle et pastorale, devra aider pour que les plaies culturelles injustement souffertes dans l’histoire des afro-américains, n’absorbent, ni ne paralysent à partir de son intérieur, le dynamisme de sa personnalité humaine, de son identité ethnique, de sa mémoire culturelle, de son développement social dans les nouvelles opportunités qui se présentent. » (533) il s’agit donc d’aider les afro-américains à profiter des nouvelles opportunités qui s’offrent à eux : la prise de conscience du pouvoir qu’ils tiennent et de la possibilité de provoquer des changements importants en participant davantage à la vie politique des pays comme protagonistes et acteurs sociaux grâce à un engagement dans la Société Civile (75)

On pourrait résumer, la mission auprès des nègres de l’Amérique latine en 10 actions évangélisatrice: 1. Promouvoir la connaissance des valeurs culturelles, l’histoire et les traditions des afro-américains ; 2. Entrer en dialogue fraternel et respectueux avec les afro-américains ; 3. Dénoncer la pratique de discrimination et de racisme ; 4. Aider les afro-américains à accéder à une éducation supérieure et les former au leadership dans la société ; 5. Se faire solidaires des afro-américains dans les luttes pour la justice social : revendications pour la défense de leurs territoires, affirmation de leurs droits, citoyenneté ; 6. Soutenir les projets de développement en faveurs des nègres ; 7. Promouvoir une conscience de négritude ; 8. Promouvoir le dialogue entre la culture nègre et la foi chrétienne ; 9. Encourager la participation active des afro-américains aux actions pastorales des Eglises ; 10. Guérir les blessures de l’histoire.

C’est tout un programme missionnaire qui nécessitait une nouvelle structure ecclésiale originale et dynamique en faveur des afro-brésiliens comme celles qui ont été créées en faveurs des peuples indigènes au Brésil, notamment le Conseil Indigéniste Missionnaire et la Commission pour l’Amazonie, qui a par ailleurs élaboré un projet bien étoffé appelé « Missionnaires pour l’Amazonie ». Pour ce qui est de l’action évangélisatrice envers les afro-brésiliens, la tâche fut laissée aux « Pastorale Afro ». Des initiatives existent ici et là. Nous vous en parlerons prochainement.

Au Brésil, une initiative mérite une attention particulière. Conscients de la nécessité de l’existence d’une structure trans-paroissiale et même trans-ecclésiale plus que d’une pastorale, les évêques, prêtres, diacres nègres du Brésil ont fondé une association sans but lucratif de droit civil, dont le but est, pour le dire en mot, promouvoir le nègre au Brésil. Cette association s’appelle « Instituto Mariama » dont les objectifs sont : 1. Formation aux valeurs nègres (la négritude); 2. Contribuer à l’échange missionnaire entre les différentes régions du Brésil et avec les pays du continent africain et américain ; 3. Collaborer à la formation des agents pastoraux nègres ; 4. Promouvoir le dépassement des préjugés envers les expressions religieuses d’origine africaine ; 5. Défendre auprès des institutions compétentes les personnes victimes de discriminations ; 6. Promouvoir études et publications de caractère informatif, formatif, et scientifique ; 7. Promouvoir l’égalité et lutter contre toute discrimination.

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