Ouadane 2012

Le Festival des Villes Anciennes de Mauritanie: Ouadane 2012

La deuxième édition du Festival des Villes Anciennes de Mauritanie s’est tenue à Ouadane du 4 au 10 février 2012. La première édition de ce festival eut lieu à Chinguitti, l’an dernier. Le festival a lieu chaque année pour préserver et promouvoir le patrimoine culturel et historique de la Mauritanie. Quatre villes anciennes de la Mauritanie ont le statut de patrimoine mondial de l’humanité : Ouadane, Tichitt, Chinguitti, et Oualatta. Chinquitti et Ouadane ( ?) font partie des 7 villes saintes de l’Islam. Chaque année les mauritaniens, et les étrangers, se retrouvent pendant une semaine pour célébrer avec fierté la civilisation mauritanienne qui a fleurit dans ces quatre villes. Le festival comportaient sept éléments : la visite de la ville historique de Ouadane ; les expositions ; les concours ; les courses ; les conférences ; la dégustation de l’art culinaire ; et les soirées folkloriques, culturelles et artistiques. J’ajouterai un huitième et neuvième élément : la rencontre humaine festive, et la visite de la nouvelle ville de Ouadane. Je mentionne quelques uns de ces éléments qui m’ont impressionné.

La visite de l’ancienne Ouadane

Ouadane l’ancienne est la raison d’être de ce festival. Sa visite est donc un must. On pourrait même souhaiter que, la prochaine fois que le festival se déroule à Ouadane, l’espace festival soit dans la plaine au pied de la vieille ville. Le décor serait féerique. Le festival se déroulerait à l’ombre des 40 savants de Ouadane. Ouadane l’ancienne ne se visite pas seulement avec les yeux. Il faut le faire avec l’esprit, le cœur, et l’âme. Il faut en faire une expérience profonde. Je laisserai la grande mosquée de l’entrée pour la fin. Je commencerai par déambuler la rue des 40 savants en mettant mes pas dans les leurs et en pensant à l’importance du « connaître » Dieu et « scruter sa volonté » chose qu’on faite ces savants jour et nuit. Cet amas de pierre n’est pas inhabité. En empruntant la voie en bas on peut voir des êtres vivants, des rats, entre les pierres. Ils occupent une ville que l’être humain a désertée. Je réfléchirai au fait que je ne suis pas la seule créature que Dieu ait faite sur cette terre et que les autres êtres vivants, végétaux et animaux, ont droit à une place sur cette terre. La visite du puits fortifié, doublement surveillé est incontournable. Lorsque vous atteignez le puits après avoir emprunté un labyrinthe vous ne pouvez pas ne pas réfléchir à ce don précieux de Dieu qu’est l’eau, et à tout don précieux de Dieu. L’eau, tout don de Dieu, ne doit jamais être gaspillée, ni dévalorisée. Ce puits, vide d’eau, est rempli de vie car des milliers de personnes, bien intentionnées, y ont puisé de l’eau pour vivre. En remontant les ruines vous pourriez rencontrer des gens qui passent. Eux ne sont ni des visiteurs, ni des guides touristiques improvisés. Ils passent à travers l’ancienne ville pour aller de l’autre côté à la recherche du pain quotidien. Ils ne vous regarderont même pas préoccupés à leur survie. Une attention de votre part, un simple « assalam aleikum », suffirait à leur donner un grand espoir, un grand courage de vivre. Finalement je terminerai la visite par un moment de silence dans la mosquée. La mosquée ne se visite pas. C’est le lieu de la prosternation, de l’adoration. On vous dira qu’elle a été restaurée. En vérité l’homme ne restaure pas une mosquée. C’est la mosquée qui restaure l’homme. Alors avant de quitter ce lieu saint entrez dans la mosquée, déchaussé, et demeurez en silence car cette mosquée, avec ces colonnes qui créent des jeux de lumière fantastique, cette mosquée, impose le silence, le silence réparateur de l’âme troublée dans sa quête insatiable de l’Absolu.

La visite du nouveau Ouadane

Toute la ville de Ouadane vibre au rythme des festivités. Une errance dans la ville de Ouadane fait partie du festival. Se balader entre les rues, assister pendant quelques temps aux enfants qui jouent à toute sorte de jeux dans les coins des rues, jeter un coup d’œil curieux dans les maisons où les portes sont ouvertes, lancer des « assalam alaikum » aux turbanés et aux voilées rencontrés au hasard de la balade et qui vaquent à leur vie quotidienne, acheter du pain home made de Ouadane soit dans une brouette ou à la boulangerie traditionnelle, admirer une vielle Land Rover garée au coin d’une rue, ne vous méprenez pas, cette antiquité roule toujours, tout cela fait partie du festival.

Les expositions

Les stands d’exposition étaient à la mauritanienne, sous des tentes typiquement mauritaniennes, sur des tapis où le nouveau et l’ancien, l’antique et le moderne se rencontrent. Le caractère rupestre et antique de certains stands a été très bien préservé et mis en valeur. Les stands de l’autre côté de la tribune étaient particulièrement d’un grand intérêt justement pour avoir fait ressortir ce caractère antique. On y trouvait simplement exposés des objets, aliments, herbes, plantes, assez vieillis, disons plutôt traditionnels. Ce ne sont pas des antiquités de musées. Ce sont simplement des objets fait traditionnellement et vieillis avec le temps et qui sont utilisés dans la vie quotidienne mauritanienne. C’était tout simplement beau et approprié.

La rencontre humaine

Le festival est l’occasion pour les gens en tenue de fête de se rencontrer sur la place publique pour être ensemble et s’amuser. Le festival c’est cela, c’est la fête, ce sont des festivités. Hommes et femmes se rendant beaux et belles se retrouvent pour parler, rire, frapper des mains, et se séduire même. Quel brassage humain ! On ne peut pas ne pas remarquer cette harmonie des couleurs. D’abord une certaine harmonie se dégage des couleurs de peaux : blanc, jaune, noir, basané. Ensuite il y a les couleurs vestimentaires qui frappent : bleu ou blanc pour les boubous des hommes, noir ou blanc pour les turbans des hommes, et des melehfe des femmes aux couleurs multiples indescriptibles. Là, sur la place publique, en ces jours de festivités, tous les jours, riches et pauvres, noirs et blancs, se brassent même s’ils ne s’embrassent pas.

Chants et danses

Il y avait des chants et danses assez formels sur scène pendant les soirées culturelles. Au bout d’un moment on sent un peu la monotonie. Les groupes qui se succèdent font tous pareils : une voix qui perse le silence du désert dans la louange à Allah, des voix en arrière qui produisent un écho harmonique, des tambours et des lyres qui donnent du rythme à ces voix. Par moment un homme et une femme libèrent leurs corps à une danse majestueuse. Quelques groupes cependant ont cassé cette monotonie. Le groupe de Oualatta « a chauffé le coin » pendant une dizaine de minutes avec des chorus à la louange de Dieu enchaînés les uns après les autres au rythme de tambours. Ils étaient hystériques et déchaînés. On se croirait en Afrique noire où les danses sont très mouvementées. C’est cela aussi la diversité culturelle mauritanienne. Le groupe artistique d’Atar a aussi brisé la monotonie en accompagnant leur prestation d’un sketch dans lequel un homme cherche à apprivoiser difficilement un animal. Ce sketch a captivé l’attention des spectateurs. A chaque tentative ratée de l’apprivoiseur on pouvait voir des spectateurs réagir eux aussi par des mouvements brusques viscéraux. On sentait bien que c’était leur vie qui était ainsi décrite. Il me semble que les organisateurs devraient penser à promouvoir davantage des représentations théâtrales dans les prochains festivals. La soirée culturelle conclusive a vu la participation de troupes toucouleurs, wolof qui nous ont gratifiés de leurs musiques traditionnelles. Un groupe de jeunes hi pop mauritanien nous ont rappelé que la Mauritanie fait partie aujourd’hui de ce gros village planétaire où les rythmes d’ailleurs mauritanisés peuvent emballer le mauritanien d’aujourd’hui. Nous sommes dans le monde de l’échange culturel inévitable. A la même soirée de clôture on a aussi apprécié la prestation artistique d’un groupe d’écoliers qui a fait une mise en scène musicale dans laquelle certains enfants ont interprété à tour de rôle des artistes mauritaniens. Ils ont été bien applaudis.

L’arrivée de la caravane de chameau : Ouadane ravga

L’arrivée de la caravane de chameau fut préparée et accompagnée par des chants et danses très animés où des voiles et fusils étaient lancés en l’air. Ce fût une belle caravane de chameaux. Certains chameaux avaient des montures, d’autres, la grande majorité, étaient chargés de blocs de sel. Après le départ de la caravane, les voix ne se sont pas tues, les corps de se sont pas figés. Tout de suite, il y a eu deux attroupements où l’air s’est surchauffé avec des chants, danses, battements de mains, hululations ! Les mauritaniens et mauritaniennes étaient déchaînées. Un danseur s’avance vers des femmes assises à leur stand d’exposition. Elles ne se sont pas faites priées deux fois. D’un bond elles ont lâché leurs corps prendre de l’air et faire des formes géographiques très belles. Le naturel, le spontané est toujours beau !

Projection vidéo

Il y a eu durant le festival quelques projections vidéo. Deux méritent d’être mentionnés : celle sur Tinigui et celle sur la femme mauritanienne. La vidéo sur la ville ancienne de Tinigui est une publicité de la ville pour qu’elle soit reconnue comme patrimoine mondial de l’humanité. On nous l’a présenté comme une ville ancienne où a fleurit aussi la civilisation islamique avec la demeure de savants importants. La vidéo sur la femme mauritanienne avait pour but de promouvoir la femme. On pouvait y voir des femmes militaires, médecins, ministres, enseignantes. Il s’agissait de dire à la femme mauritanienne qu’elle a la possibilité d’accéder à des responsabilités sociales. Pour cela, elle devra s’investir dans la formation. Malheureusement, pendant que cette vidéo passait sur grand écran, j’ai jeté un coup d’œil sur les jeunes filles et femmes présentes dans la tribune. Ces belles gazelles mauritaniennes bien maquillées étaient plutôt occupées à parler entre elles ou avec leurs bienaimés tout en jetant des regards furtifs séducteurs autour d’elles.

L’âme poétique

Il n’y a aucun doute, le mauritanien a l’âme poétique. L’immensité du désert l’illumine et l’inspire. Avant la soirée culturelle on pouvait apercevoir un petit attroupement autour de jeunes hommes qui déclamaient des poèmes. Les représentations artistiques durant la soirée culturelle étaient entrecoupées de poèmes. Je ne pouvais qu’admirer la forme, la belle manipulation de la langue et le rythme des déclamations. C’est cela aussi le poème. Certains poèmes m’ont paru trop longs. La beauté d’un poème n’est pas dans sa longueur mais plutôt dans sa forme artistique et dans sa profondeur. Il n’y a pas eu de soirée poétique à proprement parlé. Ce qui est dommage car la Mauritanie c’est le pays au million de poètes. Une soirée aurait dû être exclusivement réservée aux poètes. On a vu trop de jeunes poètes à l’œuvre. En tant que festival national du patrimoine culturel mauritanien il me semble qu’une grande place aurait dû être faite aux poètes mauritaniens célèbres. C’était l’occasion de les connaître et de découvrir leurs nouvelles créations. Trop de jeunes poètes donnent une image de festival pour amateurs. Ce qui ne devrait pas être le cas. On peut déplorer qu’aucune femme n’ait déclamé un poème.

La civilisation islamique mauritanienne : Qur’an, Hadith, Sirra

Ces villes anciennes sont dans la mémoire collective du peuple mauritanien avant tout des villes où a fleurit une civilisation islamique grâce à des érudits mauritaniens, les chenaqita, qui y ont vécu. Le concours de récitation du Coran, des Hadiths, de la Sirra nous le rappelle. C’est l’identité de ces festivités, de ce festival. Les salutations rituelles « assalam alaikum… » nous l’ont rappelé tout au long de ce festival. Les chants des soirées culturelles se sont bien inspirés de la foi islamique. La conscience islamique des Mauritaniens a été bien perçue. Cependant on peut déplorer qu’au aucune soirée n’a été réservée exclusivement pour la récitation du Qur’an, de la Sunna, et de la Sirra avec un grand public, soirée pendant laquelle des érudits modernes (il y en a de grands !) auraient pu refaire ce que les savants de Ouadane faisaient des siècles auparavant : débattre passionnément pour découvrir la volonté de Dieu pour l’homme d’aujourd’hui. Cela ennuierait-il ? Peut-être ! Ce serait alors un signe de l’importance que le mauritanien aujourd’hui accorde à la connaissance approfondie de sa religion. Il est clair que l’islam fait parie de la personne mauritanienne. Ce qui pourrait être mesuré à travers une telle initiative serait l’engouement ou le des-engouement pour l’approfondissement, l’étude de l’islam. Ceux qui participent à ce festival savent ou devraient savoir que Ouadane, Chinquitti, Oualatta, Tichitt… c’est d’abord la ville des oulémas. Ils devraient donc être intéressé de savoir qui étaient ces oulémas, qu’enseignaient-ils, et comment enseignaient-ils ? C’est aussi l’occasion de voir, d’entendre les héritiers de ces érudits, ces oulémas modernes. Malheureusement les grands savants musulmans mauritaniens n’étaient pas de la partie, ni même leurs disciples qui se trouvent dans les instituts islamiques. L’association des oulémas mauritaniens devraient à mon avis marquer davantage ce festival de leur présence active.

Les concours

Il s’agit du sport national la pétanque, de jeux traditionnels, du tir à la cible traditionnelle, du Coran, du Hadith et de la Sirra. Le concours de Coran, Hadith et Sirra s’est déroulé dans la vielle Ouadane. Les vainqueurs de ces concours ont été primés avec des trophées et de l’argent. La remise de prix pendant la soirée de clôture avait quelque chose de déroutant. Beaucoup de personnes ont reçu des enveloppes chargées d’argent. Cela a donné l’impression d’une distribution publique d’argent. L’image n’était pas belle. On aurait dû en publique plutôt offrir des objets traditionnels typiquement mauritaniens, et en coulisse les enveloppes. Ça aurait été plus professionnel et plus artistique. Nous savons tous que les trophées sont accompagnés de somme d’argent. Inutile donc d’en faire un étalage. De plus, on aurait pu limiter la remise des prix seulement aux vainqueurs des concours et courses.

Les courses

Il y a eu trois type de courses étaient prévues : celle des hommes (le Marathon), celle des chameaux, et celle des ânes. Le Marathon n’a pas eu lieu. Les courses de chameaux et d’ânes ont été des moments de grandes excitations. L’arrivée de la course à l’âne, le jeudi après midi, a été un des moments forts de grand amusement du festival. C’était hystérique. Les gendarmes ont eu du travail à élargir l’espace pour les compétiteurs de franchir la ligne d’arrivée. Une mère qui allaitait calmement son bébé à l’ombre d’une voiture n’a pas pu se priver de ce moment. Elle s’est levée avec excitations pour rejoindre la foule pour voir elle aussi cette arrivée qui s’est faite dans des rires aux éclats et des cris de fête. Le vainqueur a été levé aux hauteurs. On s’est bien amusé.

Quelques éléments à améliorer

L’organisation du festival de Ouadane a gravement péché en permettant aux voitures modernes d’entrer dans l’espace festival. C’est inadmissible de voir des voitures circuler dans l’espace festival et se garer près des stands d’exposition. On a l’impression que l’homme mauritanien ne marche plus et vénère les voitures. Il se fait conduire en voiture jusque là où il veut s’asseoir. Ça devenait dangereux pour les piétons de circuler avec ces voitures qui sortent de tout côté. Pire, ces voitures modernes garées détruisaient complètement le décor. Le festival des villes anciennes n’est pas un festival de Toyota LandCrusers. Même les voitures des officiels et des agents de sécurité ne devraient pas violer l’espace festival. Il faudrait penser dans les prochaines éditions à réserver un parking pour les voitures (toutes les voitures) et un espace festival où les festivaliers peuvent marcher, sauter, danser, s’asseoir, sans peur de se faire ramasser par un voiture. Le Festival des Villes Anciennes de Mauritanie est une initiative qui à mon avis devrait être plus grandiose. Ce festival devrait être organisé avec plus de professionnalisme. Pour cela il faudrait faire plus de publicité en ouvrant un site internet qui lui serait totalement dédié. Ensuite il faudrait que des personnalités, mauritaniennes, et africaines, dans les domaines des sciences islamiques, des arts, et de la culture rehaussent ce festival de leur participation. C’est toute l’Afrique qui est fière que ces villes anciennes mauritaniennes soient des patrimoines de l’humanité. Les africains ont souvent été accusés d’amateurisme, de bricolage et de négligence à la limite du je-m’en-foutisme en matière de promotion de leur culture. Le Festival des Villes Anciennes de Mauritanie doit relever le défi en recherchant l’excellence dans son organisation et en faisant ressortir la contribution originale des chenaqita à la civilisation mondiale humaine.

Rendez-vous à Tichitt, l’année prochaine, insha allah !

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