Seigneur, Tu m’as séduit

Un gamin heureux

Il faisait bon vivre en Côte d’Ivoire dans les années ’70, pas loin de l’Océan, sous les palmiers et les cocotiers. Serge y était heureux. Sa famille était originaire du Burkina Faso voisin ; son père était instituteur à l’école de la petite ville. Les sept enfants vivaient entre la maison, l’école et la rue, autour du marché et des petits commerces. La mère, musulmane, veillait à ce que les enfants fréquentent l’église paroissiale : elle restait au fond de l’église pendant que ses enfants s’avançaient près de l’autel. Mais Serge préférait la rue, ses copains et ses jeux. C’était là sa grande famille où tout se partageait.

La vie était facile, ni trop pauvre ni trop riche, car tout y était partagé, le ballon et la bicyclette, la boule de mil et la calebasse de bière, les peines et les joies. Les disputes ne duraient jamais. Tous les événements familiaux étaient occasion de fêtes simples et joyeuses.

Papa Traoré avait beaucoup d’amis, riches et pauvres : sa maison était ouverte à tous, qu’on soit fonctionnaire, commerçant en grosse voiture ou simple journalier pieds nus ; ils étaient tous accueillis avec le sourire.

La grande famille du quartier

Serge était le plus heureux des enfants d’Afrique lorsque survint le drame. La maman mourut, suivie à quelques mois par le père : Serge avait seize ans. Dès lors, toute la famille fut adoptée par tout le quartier. Les voisines s’assuraient qu’il y avait assez de nourriture sur la table, que la maison était bien tenue, que les enfants ne traînaient pas. Discrètement, elles avaient un œil sur les orphelins. “Ça va, fils de Traoré ? ” demandaient souvent les voisins, et ce n’était pas une simple politesse. Serge faisait l’expérience des valeurs de la grande famille africaine. Surpris et émerveillé, il se savait aimé, non pas surveillé, contrôlé, mais tout simplement regardé avec amour. Lui et ses frères et sœurs auraient bien pu être renvoyés chez eux, au Burkina Faso ; ils ont préféré rester, car ils faisaient partie de la famille.

Premiers engagements

Serge réfléchit sur cette première expérience de vie. Il prend l’habitude de fréquenter l’église paroissiale. Bien sûr, comme la plupart des enfants de Gagnoa, il était baptisé. De temps en temps il allait à l’église, pour chanter avec les autres, apprendre les premières prières, mais les jeux de la rue l’intéressaient plus que le catéchisme. L’épreuve l’oblige à prendre la vie au sérieux. Les prêtres remarquent Serge : il est éveillé, ouvert, intelligent.

Mais il a manqué quelques étapes : il n’est pas encore initié à la communion, alors que ses copains s’approchent de l’eucharistie depuis plusieurs années. Il suit les classes de catéchèse, la session de préparation, et à Pâques 88 il communie pour la première fois : il a presque 18 ans. Il est tellement pris dans le mouvement qu’il fait partie du groupe de liturgie de la paroisse : préparation des lectures et des chants, des introductions et des prières, Serge l’a vite compris, si bien qu’un dimanche, le curé téléphone d’Abidjan : “Je ne pourrai pas être dans la paroisse dimanche prochain, et je n’ai trouvé aucun prêtre voisin pour me remplacer : demandez à Serge de présider la célébration !” Serge se revêt d’une aube et prend place près de l’autel. Il a un peu le trac, mais il est heureux de l’occasion qui lui est donnée de partager la parole de Dieu avec toute la communauté chrétienne. Ses mains ne tremblent pas lorsqu’il ouvre le tabernacle ; il prend le ciboire et donne à tous les Corps du Christ.

Premières questions

Dès lors, il se pose la question pour le première fois : “Et si je devenais prêtre ?” Il pose sa candidature pour le grand séminaire, mais une difficulté se présente : Serge n’est pas encore confirmé ! D’ailleurs, il est accepté comme boursier à la faculté de médecine de Ouagadougou. On oublie le grand séminaire !

Etre tout à tous

Il rentre chez lui, dans son pays d’origine, au Burkina Faso. Il continue à rendre service dans sa nouvelle paroisse de Ouagadougou. En 1992, une Sœur Blanche (Sœur Missionnaire de Notre Dame d’Afrique) le remarque et lui demande un coup de main. Il s’agit de célébrer le centenaire de la mort de Lavigerie. Il faudrait une voix africaine pour lire le texte qui accompagne les diapositives du montage audio-visuel.

La personnalité de Lavigerie et la vocation missionnaire est développée et Serge reçoit comme un coup dans l’estomac : une photo représente un père blanc barbu, vêtu de la gandourah de laine blanche et du burnous, qui partage le thé avec des bédouins sous une tente, en plein milieu du désert. ” Etre tout à tous ” lisait-il dans le commentaire. “Ça, c’est pour moi !” se dit-il ; Serge le sait, il sera missionnaire. Il s’en ouvre à un missionnaire qui le calme :”Doucement, Serge ! Tu viens de commencer ta deuxième année de médecine, il ne faut pas t’emballer. Réfléchis, prie, et viens discuter et partager. Je serai toujours à ta disposition. C’est une grave décision ; ne t’engage pas à la légère !” Après plus d’un an de discernement, c’est décidé : il continue et il est accepté au séminaire de philosophie de Ouagadougou.

Tu m’as séduit, Seigneur !

Au début, les doutes commencent à surgir. “Tout ça, ce ne sont pas des illusions ? Je pourrais être bon chrétien, médecin, avec une famille et une vie intéressante…” Le Père Blanc qui l’accompagne n’essaie pas de l’influencer : “Laisse-toi guider, Serge. Si c’est Dieu qui t’appelle, c’est Lui qui t’a guidé jusqu’ici ; il continuera à le faire, sois-en sûr ! ” Il retrouve la paix et après trois ans de philosophie il part pour la Tanzanie faire l’année spirituelle. C’est le premier voyage en avion. Dar es Salaam ne ressemble pas à Abidjan, Mwanza est loin de Bouaké, le lac Victoria n’a rien à voir avec l’Atlantique ! Le dépaysement ne lui déplait pas. La communauté est nouvelle : on parle anglais, et il rencontre des jeunes venus d’ailleurs, du Mali et de Zambie, d’Ouganda et du Canada…

Lac Victoria en Tanzanie

Une année complète est consacrée à la prière et au discernement. La grande découverte, c’est celle de Jésus, le Christ, dans l’Evangile. Jusqu’à présent, Dieu était encore une abstraction, une réalité lointaine ; mais dans l’Evangile, Serge découvre un Dieu qui se laisse toucher, qui pleure sur son ami Lazare, qui s’arrête près du cercueil de Naïm, qui est ému jusqu’au plus profond de son cœur, qui frémit et frémit encore à la vue de la foule des pauvres sur la montagne. “Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire. Tu as été plus fort que moi “. La prière de Jérémie (Jr..20, 7) habite son cœur pendant les heures de silence devant la croix. “J’ai lu, et relu et relu encore et encore l’Evangile, sans me lasser. “

Rencontre de la souffrance

Cette année spirituelle préparait Serge à l’expérience du stage au Rwanda. Le Rwanda ! il avait demandé plutôt l’Algérie, pour approfondir le dialogue islamo-chrétien, et le voilà envoyé à l’autre bout de l’Afrique ! Pour la première fois, il rencontre la souffrance. Ce pays sortait d’une terrible épreuve, les massacres et les tueries, les vengeances et les représailles sauvages. Sa vie, son enfance, sa jeunesse jusqu’à présent avaient été heureuses et le voilà dans un pays où chaque famille a été victime de la haine. Personne n’a été épargné, et, quatre ans après, les blessures sont encore ouvertes : à chaque rencontre, les rancunes, les souvenirs de meurtres et les obsessions de vengeance sont toujours présents. “Qu’est-ce que je peux leur apporter ? Que leur dire ? Comment apporter encore de l’espoir ?” Il accepte de se laisser submerger avec les Rwandais par les vagues de peines et de deuils. Une seule chose est possible : être-avec.

Le souffle de Dieu sur les ossements.

Son seul soutien, il le trouve dans l’épreuve du prophète Ezéchiel : “La main du Seigneur fut sur moi et me déposa dans une vallée : elle était pleine d’ossements. Il me fit circuler parmi eux en tous sens ; ils étaient extrêmement nombreux à la surface de la vallée, ils étaient tout à fait desséchés… Le Seigneur me dit : Prononce un oracle contre ces ossements ; dis-leur : Ossements desséchés, écoutez la Parole du Seigneur…Je vais faire revenir en vous un souffle pour que vous viviez. Je mettrai sur vous des nerfs, je ferai croître sur vous de la chair, j’étendrai sur vous de la peau, je mettrai en vous un souffle et vous vivrez ; alors vous connaîtrez que je suis le Seigneur.”

Au Rwanda, ce n’était pas une parabole cruellement parlante, mais une réalité bien concrète. Quatre ans après le génocide, que d’ossements à rassembler, que de plaies à soigner, que de cœurs et de mémoires à purifier !

Témoignage œcuménique

Après trois ans de théologie à Nairobi et l’ordination sacerdotale, Serge revient à Kigali pour partager son espérance avec les Rwandais. Il rencontre un pasteur presbytérien et un cheikh musulman. Ils oublient ce qui les sépare pour retrouver l’urgence de la tâche à accomplir : redonner l’espérance. Ils visitent des collèges, des groupes de chrétiens et musulmans, des étudiants et des commerçants qui gardent au cœur mille souvenirs douloureux. Ils n’ont qu’un message : “Frères et sœurs rwandais, vous valez mieux que ça ! Dieu pardonne, Dieu oublie, Dieu est Amour, un amour toujours nouveau, toujours présent, toujours vivant.” La preuve ? Elle est là, devant vos yeux : des hommes de religion autrefois divisés, se retrouvent pour vous porter ce message : “Nous sommes appelés à aimer.”

“Tu m’as séduit, Seigneur, et je me suis laissé séduire ; tu as été plus fort que moi !” : Serge, le gamin des rues de Gagnoa, se laisse conduire. Par expérience, il sait très bien que la prochaine étape est encore inconnue, mais qu’Il est fidèle, Celui qui l’a appelé !

(Voix d’Afrique N°69)

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